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Accueil « Prières et textes à méditer « Textes à méditer « Panégyrique de Jeanne D'Arc

Panégyrique de Jeanne D’Arc

Rouen, 2 juin 2012

Je voudrais tout d’abord remercier Monseigneur l’Archevêque de Rouen, Mgr Jean-Charles Descubes, qui en m’invitant parmi vous aujourd’hui m’a procuré la joie de découvrir Rouen et surtout de faire plus ample connaissance avec Jeanne d’Arc. Je l’avoue, je n’avais à son sujet que des souvenirs qui remontent fort loin, à ce que mes livres d’histoire me disaient de Jeanne à l’école primaire.

La présence des Autorités civiles et militaires, que je salue respectueusement, indique bien l’importance et le rayonnement de cette jeune femme qui mena, avec une assurance déconcertante, une activité politique et militaire qui mit fin à l’occupation anglaise d’une partie de la France. Si tout a été écrit et dit sur Jeanne, quelle énigme toutefois que cette figure !Quelle énigme que cette vie sacrifiée sur un bûcher, le 29 mai 1431, à quelques pas d’ici ! Nous ne possédons pas de portrait de l’héroïne, sinon un croquis de Clément de Fauquembergue, greffier au parlement de Parisen 1429, qui n’a jamais vu Jeanne ! André Malraux avait donc raison lorsque dans sa commémoration de la mort de Jeanne d’Arc, en 1964, il écrivait : « Ô Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants ; à tout ce pour quoi la France fut aimée tu as donné ton visage inconnu ».

Trois phrases prononcées par Jeanne vont me guider ce soir dans l’évocation de cette vie hors du commun : « Notre Seigneur premier servi ! » ; « Dieu fait ma route » ; « C’est tout un, de notre Seigneur et de l’Église ».

1/ « Notre Seigneur premier servi ! »

De ses parents, paysans aisés, Jeanne a expérimenté dès l’enfance la présence de Dieu dans la vie quotidienne et la compassion envers les plus pauvres, dans le contexte dramatique de la guerre. Jeanne fut avant tout une chrétienne qui donna toujours à Jésus la première place : « Notre Seigneur premier servi ».

Croire en Dieu, ce n’est pas croire que Dieu existe, croire en Dieu c’est croire que Dieu intervient dans l’histoire et dans ma vie. Ce que nous affirmons est vraiment l’invraisemblable : à savoir que nous sommes appelés par Dieu à une destinée éternelle, que l’évènement essentiel de l’histoire humaine est déjà accompli, que jamais aucune révolution, aucun progrès scientifique n’apportera rien d’aussi important que la résurrection de Jésus. Ce sont là des affirmations d’une singulière audace. Jeanne n’a jamais caché sa foi, et face à cette jeune fille à la fois fragile et courageuse, nous devons nous demander comment nous-mêmes dans notre vie personnelle nous vivons notre foi. Certes, iI y a chez la plupart des hommes un sens religieux et on peut dire que toute âme humaine a une ouverture au sacré, au mystère, au monde de l’au-delà. L’affrontement avec la souffrance, l’affrontement avec la mort, l’affrontement avec la liberté mettent chacun de nous en présence de réalités qui nous dépassent. Les hommes ont toujours cherché Dieu, mais le grand drame c’est que l’homme peut dire « non » à Dieu. Alors il va se mettre à genoux, devant des dieux à sa mesure. Ce qui fait que le problème (et c’est le problème d’aujourd’hui) n’est plus l’athéisme, mais l’idolâtrie : il y a trop de dieux (l’argent, le paraître, le plaisir) !

Nous avons tous besoin, dans ce monde complexe, de retourner aux sources de la foi, telle qu’elle est vécue dans nos communautés, dans l’Église, tout en sachant que Dieu respectera notre liberté. Nous pouvons dire « non » à Dieu, il respectera notre liberté ! Je ne connais pas de pensée plus profonde à ce sujet que celle écrite par un contemporain de Goethe, Hölderlin qui affirme : « Dieu crée l’homme à la manière dont la mer fait les continents : en se retirant ». À chacun de nous est laissée la faculté de comprendre, ou non, qu’il n’a pas de plus haute vocation que « d’adorer la discrétion d’une liberté antérieure à la nôtre » (B. Bro).

2/ « Dieu fait ma route »

Accepter que Dieu fasse irruption dans sa vie, n’est jamais une chose confortable. Un personnage de la légende du Grand Inquisiteur s’exclame : « Ô Christ ! Comme tu nous as dérangés ! » Jeanne a été continuellement bousculée et a connu plus d’épreuves que de consolations. À la fin de sa vie, elle a senti vaciller en elle la foi en sa mission. Elle fut soumise à la plus cruelle des tortures : elle vit l’Église la condamner. Il lui fallut surmonter cette épreuve par une purification de la foi, un abandon à Dieu seul. II y a peu de saints qui ont vécu une solitude aussi profonde que cette jeune fille de 19 ans. Elle a connu la médiocrité incarnée par le roi Charles VII, la fausseté manifestée par l’Église en la personne de Mgr Cauchon (« évêque, je meurs par toi ») etenfin le silence apparent de Dieu.

Chacun de nous, un jour ou l’autre, est placé devant la souffrance, la trahison, la maladie, la mort, et alors, à ce moment-là, il faudra croire que, malgré tout cela, nous sommes aimés, que tout cela a un sens.

Dans le monde violent et sans pitié que nous nous sommes fabriqué, nous, chrétiens, si nous avons à exercer un pouvoir, c’est ce que j’appelle le « pouvoir du cœur », la compassion. Notre Dieu est Père, et dans le fond, Marie a donné à Jésus deux choses que le Père ne pouvait lui donner : le sourire et les larmes. Lorsqu’on demandait au romancier Hemingway s’il croyait en Dieu, il avait l’honnêteté de répondre : « Oui, parfois la nuit, mais j’ai peur ».

Tous les saints, y compris Jeanne d’Arc, ont éprouvé cette peur. Quand Jeanne d’Arc meurt, elle n’a pas 20 ans, 12 mois de bataille, 18 mois de silence en prison. C’est à partir de la force de son silence qu’un pays va naître à une conscience authentique. Nous sommes appelés à rejoindre le Dieu que nous a révélé Jésus Christ, même lorsque tout semble filer entre nos mains, lorsque tous nos calculs et nos raisonnements ne servent plus à rien. Et il nous faut avoir cette confiance que le regard de Dieu est toujours posé sur nous. Lorsque le Curé d’ Ars arriva dans sa paroisse dévastée par la Révolution, il avait remarqué un homme qui passait chaque jour un moment à l’église, alors le curé lui demanda ce qu’il y faisait. Et ce paysan illettré, sans se douter de rien, donna l’une des plus belles définitions de la prière et de la vie avec Dieu qu’on ait jamais formulée : « Je L’avise et Il m’avise. »

Voilà ! Chacun de nous est invite à faire confiance au Christ, à accepter comme il peut un certain inconnu, mais à l’accepter explicitement : « je L’avise ». II s’agit de rejoindre le principe de notre vie, Celui qui donne sens a tout ce que nous sommes, a tout ce que nous faisons. II s’agit de vivre cette communion avec Dieu à laquelle nous prépare la prière.

Mais notre route, nous la traçons au milieu des routes des hommes. Jeanne d’Arc priait mais elle était aussi capitaine. Rien ne serait plus contreproductif pour le témoignage du christianisme dans le monde d’aujourd’hui, que des chrétiens repliés sur eux-mêmes. II y a quelques jours, le Pape Benoît XVI, en visite pastorale en Toscane, rappelait que les fidèles laïcs - et Jeanne d’Arc appartient à cette catégorie - illuminés, capables d’agir au cœur de la cité, avec la volonté de servir au-delà des intérêts privés, avaient comme première vocation de servir la société, le bien commun qui compte beaucoup plus que le bien de chacun de nous. Alors que tant de jeunes n’ont plus confiance dans l’engagement politique ou social, remarquait le Saint-Père, les jeunes chrétiens doivent au contraire manifester leur engagement et leur amour pour les responsabilités, animés par la charité évangélique. Et le Pape de s’adresser aux jeunes Italiens : « Je vous invite à savoir penser grand. Ayez le courage d’oser. Soyez prêts à donner une nouvelle saveur à la société civile, avec le sel de l’honnêteté et de l’altruisme désintéressé. II est nécessaire de retrouver de solides motivations pour servir le bien des citoyens ».

3/ Et enfin la 3e parole de Jeanne : « C’est tout un, de notre Seigneur et de l’Église ».

Quand on pense au contexte dans lequel cette conviction a été prononcée, on peut vraiment parler d’héroïsme. À ce propos, le pape Benoît XVI, évoquant Jeanne d’Arc il y a quelques mois, décrivait son procès comme « une page bouleversante de l’histoire de la sainteté et une page éclairante sur le mystère de l’Église, qui, disait-il, selon le Concile Vatican II, est à la fois sainte et appelée à se purifier. En effet, continuait Benoît XVI, ces juges sont des théologiens auxquels il manque la charité et l’humilité pour voir chez cette jeune femme l’action de Dieu. Ils vont la condamner, elle, une sainte, comme hérétique, et l’envoyer à la mort sur le bûcher. » Commentaire du Saint-Père : « Viennent à l’esprit les paroles de Jésus selon lesquelles les mystères de Dieu sont révélés à qui possède le cœur des tout petits, alors qu’ils restent cachés aux sages et aux savants qui n’ont pas l’humilité ».

Mais il y a plus : condamnée par des hommes d’Église, Jeanne ne renonce pas à confesser que Jésus et son corps mystique, l’Église, sont inséparables : « C’est tout un, de Notre Seigneur et de l’Église » déclare-t-elle à ses juges.

Pour les théologiens ou ceux qui dans l’Église exercent une autorité, cette page d’histoire est encore un véritable appel à la sainteté. L’Église c’est nous, chacun de nous, avec nos mérites et nos péchés, notre médiocrité et nos compromissions. Car le trésor qu’est l’Évangile, les sacrements, la sainteté de tant de nos frères et sœurs d’hier et d’aujourd’hui, « ce trésor nous le portons dans des vases d’argile ». Mais il ne faudrait pas que les déviances de quelques-uns cachent l’incroyable vitalité de l’Église d’aujourd’hui. Quand nous avons la grâce de vivre à Rome, au cœur de l’Église, de visiter les communautés chrétiennes en Asie ou Afrique, comme cela m’est arrivé ces derniers mois, eh bien le positif est bien supérieur au négatif ; elle est belle, cette Église vivifiée par la prière de ses contemplatifs, dont les portes sont ouvertes par des missionnaires intrépides, enrichie par la réflexion de ses docteurs, rajeunie par la générosité de jeunes garçons et filles qui osent encore faire le pari de la persévérance.

Oui, nous ne pouvons, nous chrétiens, oublier qu’en Jésus Christ Dieu a épousé la condition humaine dans une alliance irrévocable dont la fidélité éclaire notre histoire. En Jésus Christ, si fragile à Bethléem, défiguré au calvaire, ressuscité dans la gloire, nous découvrons que la clé de la compréhension du monde, des choses, de l’homme et de leur orientation, c’est l’amour. Dieu crée par amour et cet amour fait de lui un sauveur. L’agnostique Jean Rostand qui chercha Dieu toute sa vie, écrit dans son livre Inquiétudes d’un biologiste : « Peu m’importe quels seront demain l’aspect des cités, la forme des maisons, la vitesse des véhicules ... mais quel goût aura la vie ? Quelles seront pour l’homme les raisons de vouloir et d’agir ? Où puisera-t-il le courage d’être ? On gagne plus à avoir aimé qu’à avoir compris ... je préfère encore la charité à l’intelligence. »

Alors ne soyons pas complexés. N’ayons pas peur d’être différents, d’aller à contre-courant. Nous ne saurions être lumière dans la nuit sans être une question pour les autres. Nous ne pouvons pas être chrétiens et pactiser avec les ténèbres. Et ils sont nombreux les domaines de l’existence humaine où les choix, les comportements, les programmes, ont un urgent besoin d’être éclairés par la charité du Christ diffusée en nous par l’Esprit qui nous rend vraiment lucides et clairvoyants comme Jeanne d’Arc.

Il n’est pas vrai qu’en politique et dans les débats publics, la vraie manière de servir la nation soit de salir l’adversaire.

II n’est pas vrai qu’en affaires, seuls les critères d’ordre financier et technique doivent orienter les choix économiques, sans que soient prises en compte leurs incidences humaines.

Il n’est pas vrai que la violence qui blesse, qui tue, qui détruit, soit le vrai chemin pour gagner la paix et faire valoir ses droits.

II n’est pas vrai que l’instabilité de l’amour humain livré au gré des passions et de l’instinct soit une manière humaine d’aimer.

Il n’est pas vrai que nous puissions être heureux sans les autres et à plus forte raison contre les autres, en excluant de notre table ceux qui ont faim de pain, de culture et de dignité.

Vous le voyez, évoquer Jeanne nous a contraint à rechercher en nous-mêmes nos certitudes et nos fragilités. La foi n’est pas un terme, elle est un point de départ. Elle est un acte magnifique dans lequel, sentant les limites de notre intelligence, nous acceptons que le Verbe de Dieu la prenne pour l’élever au-dessus d’elle-même. C’est cela qui rend optimiste l’Église : c’est que la foi vient nous prendre pour nous arracher à nos servitudes et nous entrainer dans une aventure qui remplira notre éternité et qui sera la découverte toujours plus émerveillée du Dieu vivant, celui-là même pour lequel Jeanne est morte, ce Dieu auprès de qui elle vit. C’est ce Dieu vers lequel nous marchons, jusqu’au jour, dans l’émerveillement, comme l’a admirablement écrit saint Augustin : « Nous nous reposerons et nous verrons, nous verrons et nous aimerons, nous aimerons et nous louerons, et cela pour les siècles sans fin ».

Cardinal Jean-Louis Tauran

 

Paroisse Saint-Jean-Bosco - Paris - 2011